J'arrivais de Rouyn par la route quand j'ai aperçu pour la première fois de ma vie la grande nappe bleue du lac Térniscamingue, où le vent d'automne faisait paître au soleil ses blancs moutons. J'ai été surpris et enchanté. J'avais toujours imaginé que le pays éponyme que traverse du nord au sud ce lac longiligne était dur, austère et plat, comme l'Abitibi, son voisin. Or il est tout doux, moelleux et ondulé, fertile et feuillu, très peu habité, une oasis quasi déserte. Je m'attendais à de la désolation grise et rabougrie; je découvrais de l'exubérance et de la couleur.

La deuxième fois, c'était du haut des airs en plein hiver, en montant à North Bay. L'avion a longé le lac d'un bout à l'autre.On aurait dit une gigantesque colonne vertébrale, longue

de près de cent kilomètres sur rarement plus de cinq, avec des échancrures bien régulières tant sur la rive ontarienne que sur la québécoise, le bulbe rachidien reposant à Notre-Dame-du-Nord et le coccyx à Témiscaming, là où commence la rivière des Outaouais. Le pilote nous indiquait d'autres lacs dont nous apercevions quelques éclats très loin à l'est, sur notre droite: le lac des Quinze, le Simard, le Kipawa, eux-mêmes si grands qu'on pouvait, disait-il, s'y perdre en canot pendant des jours et des jours sans jamais rencontrer personne; que des chevreuils, des orignaux, des hérons, des grands ducs...

La troisième fois, j'ai enfin connu le lac Témiscamingue plus intimement. C'était au début de l'été, en canot justement. Mes amis pêchaient le doré, l'achigan, la truite grise ou le féroce brochet, moi, qui n'aime pas la pêche, je regardais le paysage admirablement calme, tout en vert, bleu et rose: bleus intenses du lac et du ciel, roses chatoyants des nuages et du granit témiscamien, dont on voyait partout scintiller les affleurements entre les masses vert sombre des thuyas et les bonnes vieilles érablières gentiment couchées contre le flanc des collines.

Imaginez: un lac deux fois grand comme le Memphrémagog, mais presque vide, sans un millier d'embarcations qui du matin au soir emplissent le ciel de leurs hurlements de fin du monde. Comme la plupart des lacs traversés par les grandes rivières du Québec et de l'Ontario, le Témiscamingue a servi au flottage du bois pendant près d'un siècle, jusqu'au milieu des années soixante. Il a sans doute été lui aussi très dangereusement pollué. Mais à le voir aujourd'hui, on se dit qu'il est tout à fait guéri, aussi en santé qu'à l'époque où d'Iberville et ses joyeux lascars le remontaient pour aller planter les Anglais à la baie d'Hudson.

À dix heures du soir, le ciel d'été était encore tout rempli de clarté. Il y avait juste assez de vent pour chasser le maringouin. Notre canot frôlait les rives et s'attardait au fond des anses encore pleines de la chaleur et des parfums du jour. J'ai rarement eu dans ma vie une telle impression de fraîcheur, de liberté, de propreté. J'ai pensé, fatalement, au Lac de Lamartine « Ô temps! Suspends ton vol » - et j'ai vraiment cru un moment que le monde était neuf. Quand je pense au Témiscarningue, il m'arrive encore d'y croire.

Chronique de Georges-Hébert Germain

Source: L'Actualité, juillet 1998, Cahier central: Géographica, p.11

 

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